On a vite fait d’estampiller les belles-mères du sceau de la méchanceté et tous ses corollaires. J’émane d’un foyer polygame ; ma mère est la première épouse. J’arrive en dernier dans sa généalogie après une sœur, l’aînée et un frère. On aurait pu penser que je fus la plus choyée mais ce ne fut pas le cas. Ma mère éprouvait une aversion particulière à mon égard et pourtant je n’avais aucun défaut physique ni mental et j’étais la copie conforme de ma grande soeur. Je ne me rappelle pas à ce jour avoir reçu de la part de celle-ci une infime marque d’affection ou quelque sentiment qui s’y rapporte. Ma mère préférait les deux premiers à moi lilah, et surtout ma sœur Ange. Tout revenait à Ange quand moi j’héritais de ses vieux habits, chaussures et autres accessoires. Malgré les cinq années qui nous séparaient.
Des réflexions du genre fleurissaient à longueur de journée : « Ange est plus belle que toi. Ange a été faite à mon image. Mes deux premiers sont tellement particuliers ! Que vais-je faire d’un enfant comme toi ? S’il y a une ratée dans ma famille, c’est bien toi. Qu’ai-je fait à Dieu pour avoir un enfant comme cela. Hors de ma vue, enfant du diable !… »
A bêtises égales, j’étais battue avec un fouet à deux têtes pendant que mon frère et ma sœur étaient juste sermonnés. Je dormais et mangeais avec les servantes. De temps en temps lorsque mes frères le voulaient bien je partageais leurs nuits climatisées sur une natte au sol.
Je pris beaucoup de retard à l’école car ma mère estimait que je n’étais bonne à rien ; elle retarda mon entrée au cours primaire. Elle détournait à chaque fois l’argent de l’inscription pour acheter des effets supplémentaires à mes deux aînés. J’avoue que j’étais une enfant étourdie mais j’étais loin d’être bête, comme le racontait ma mère à tout va.
Mon père assistait à tout ceci sans broncher ; il ne pouvait pas ne pas voir la différence de traitement. Il lui arrivait de temps à autres d’intervenir en demandant à ma mère d’être moins dure envers moi, et rien de plus. Il était surtout mu par la peur.
Je fus très malheureuse jusqu’au jour ou ma belle-mère fit son entrée dans ma vie ; à mes 12 ans. Aussi il faut dire que mon père fréquentait cette femme bien avant de connaître ma mère mais je ne sus à ce moment pour quelle raison il ne l’épousa pas. Je savais son existence à travers les nombreuses disputes de mes parents et les absences répétées de mon père. Ma belle-mère s’appelait mam’Cory. Elle était moins belle que ma mère mais dégageait beaucoup de gentillesse. A son arrivée, ma mère très mécontente nous fit passer le mot d’ordre de lui rendre la vie invivable. Elle subissait les insultes déguisées de mes aînés avec célérité. Quant à moi, je souffrais trop dans ma chair pour avoir assez de force pour m’en prendre à quelqu’un. Cela accentua la haine de ma mère à mon égard, qui assimila cette attitude à de l’indifférence vis-à-vis de sa propre douleur ; car elle souffrait énormément de la présence de mam’Cory dans son foyer, qui marquait la différence par son calme olympien, sa douceur et sa classe. Ma mère était une vraie furie de méchancetés envers les bonnes, les neveux et oncles qui vivaient avec nous, quand elle pourrissait ses deux premiers enfants. Elle passait toute sa journée à verser des insanités dans la cour familiale. Elle avait des propos très orduriers à l’égard de mon père. Alors que mam’Cory apaisait papa, maman passait son temps à lui faire dresser les poils sur le corps. Et toute la cour était unanime pour dire que celle-ci était un rayon de soleil dans l’enfer que nous faisait vivre maman. Si elle était un rayon de soleil pour eux pour moi elle va s’avérer être le soleil dans toute son intégralité.
Un jour, devant les brimades répétées de ma mère, elle qui ne parlait jamais intervint et se dressa du haut de son mètre quatre vingt (ma mère est toute petite), se mit entre ma mère et moi. Si ma mère avait insisté mam’Cory jura qu’elle ne répondrait plus de sa personne : ce fut la première fois que je vis la peur dans les yeux de ma mère. A partir de ce jour mam’Cory obtint de mon père que je reçoive un meilleur traitement de la part de ma propre mère ; je pus manger à table et dormir avec ma soeur.
Les tactiques de ma mère pour me nuire devinrent plus pernicieuses mais je supportai grâce aux propos apaisants de mam’Cory ; je compris pourquoi mon père l’avait aimée si longtemps. Lorsque mes frères avaient droit à un répétiteur et pas moi, mam’Cory me faisait elle-même répéter les cours. Lorsque mon argent était détourné au profit de mes frères, mam’cory en profitait pour exercer ses talents de couturière et styliste sur moi. Avec elle mon monde n’était plus pareil. Du revers de sa main, elle effaçait toutes douleurs. La vie fut ainsi jusqu’à ce que j’obtins mon bac ; je me préparai à quitter mam’Cory pour rentrer en faculté ; mes frères quant à eux avaient intégré leurs universités respectives à l’étranger, des années bien avant. Je ne pus les suivre car ma mère avait réussi à convaincre mon père que ce serait inutile de m’envoyer faire les études à l’étranger et que cela engrangerait des dépenses insurmontables. Il faut ajouter qu’à cette période, mam’Cory menait une grossesse très difficile : sa première après maintes tentatives et au grand dam de ma mère qui passa son temps à la traiter de femme stérile. Alertée par son intuition, elle me demanda ce que je comptais faire pendant l’année scolaire à venir ; je lui répondis que je préférais la faculté d’Abidjan afin qu’elle mena à bien sa grossesse. C’était sa dernière chance d’être mère, lui avait-on dit car elle était proche de la ménopause.
Ma belle-mère accoucha de son premier fils cinq mois après mon entrée à l’université, j’eus peur qu’elle me repoussât comme ma mère. Elle le sentit et me dit : « Lilah, tu es plus qu’une fille pour moi. Tu es à la fois ma sœur, mon amie, ma confidente. La venue de ton frère ne gâchera en rien l’amour que je te porte. L’essentiel aujourd’hui pour toi, c’est de réussir dans la vie car tu ne peux compter sur un homme. Ton père, malgré tout l’amour qu’il me porte, a épousé ta mère car je ne pouvais pas lui donner d’enfants ; mais en faisant cela, il m’a offert mon plus beau cadeau : toi. Tout ce que Dieu fait est vraiment bon ».
Pendant ce temps la haine de ma mère allait toujours en grandissant mais elle ne trouva pas d’occasion de se défouler sur moi jusqu’au jour où j’eus le bonheur qu’on me demanda en mariage. Mon futur mari était un Haoussa chrétien du Nigeria, il possédait une chaîne de magasins sur le boulevard Latrille. Je ne sais pas ce qui dérangeait ma mère, si ce n’est la perspective d’une vie dorée qui semblait s’offrir à moi, mais elle s’opposa fermement à ce mariage et rallia mon père à sa cause. Il faut que je précise que ma mère n’est en rien musulmane, contrairement à ma belle-mère et mon père. Je ne l’ai jamais vue à l’église non plus. La seule fois ou je la vis prier, ce fut à l’annonce de l’arrivée de Mam’cory où elle s’était déguisée en je ne sais quoi et parlait à la fois à Jésus, Mahomet et Moïse, en égrenant un chapelet arraché à une servante. Elle me fit savoir qu’elle ne voulait ni d’un Haoussa et encore moins d’un Haoussa chrétien. Et que les enfants que j’aurai de cet homme ne seront que bâtardise chrétienne. Elle fit venir son féticheur attitré qui fit des tours de magie grotesques à la face de mon père. Ce féticheur assura à mon père que si je m’engageais, la famille serait frappée d’un grand malheur. Je me mariai tout de même en présence de ma belle-mère et mon frère, qui avait trois ans au moment des faits ; mon père me renia purement et simplement.
Le féticheur croupit actuellement à la maison d’arrêt pour escroquerie (il n’avait pas vu venir le diseur de bonne aventure !) ; il a eu raison quand il parla de malheur qui frappa la famille : ma belle-mère a été emportée par un cancer de l’utérus un an après mon union.
Je ne regrette rien de tout ce qui a pu m’arriver. La méchanceté de ma mère à mon égard a développé chez moi le fait d’aimer mes trois enfants à égalité. Je n’ai aucun enfant préféré, ils sont tous très particuliers pour moi. Je suis capable de dire que je les aime du même amour.
Jamais je n’ai autant pleuré la mort d’un être humain sur cette terre que celle de ma belle-mère et mon grand regret est que mes enfants ne puissent pas connaître la femme merveilleuse qu’elle a été. Elle ne m’a pas mise au monde mais ma douleur était sienne ainsi que mon bonheur. Elle est l’artisan de ma réussite. J’ai appris d’elle la bonté.
Elle est morte trop prématurément pour voir à quel point son unique fils et moi sommes liés. Ma sœur à qui on avait assuré une vie meilleure que moi et qui a épousé un Italien athé ne vit pas dans tout ce luxe et bonheur dont mon mari me couve. J’ai, moi la ratée, l’idiote, à charge mon père éhonté par son suivisme aveugle et ma mère encore plus grincheuse que jamais.
Ma mère continue de me vilipender. Elle ne semble aucunement regretter son attitude vis-à-vis de moi mais je ne lui en veux pas et je ne souffre d’aucun manque affectif car j’ai reçu tellement de mam’Cory.
Si une mère est une oasis de bonté, mam’Cory était la bonté elle-même. Mam’cory ton cœur est un bijou et ton corps son écrin que cette légère terre a jalousement couvert.
Des réflexions du genre fleurissaient à longueur de journée : « Ange est plus belle que toi. Ange a été faite à mon image. Mes deux premiers sont tellement particuliers ! Que vais-je faire d’un enfant comme toi ? S’il y a une ratée dans ma famille, c’est bien toi. Qu’ai-je fait à Dieu pour avoir un enfant comme cela. Hors de ma vue, enfant du diable !… »
A bêtises égales, j’étais battue avec un fouet à deux têtes pendant que mon frère et ma sœur étaient juste sermonnés. Je dormais et mangeais avec les servantes. De temps en temps lorsque mes frères le voulaient bien je partageais leurs nuits climatisées sur une natte au sol.
Je pris beaucoup de retard à l’école car ma mère estimait que je n’étais bonne à rien ; elle retarda mon entrée au cours primaire. Elle détournait à chaque fois l’argent de l’inscription pour acheter des effets supplémentaires à mes deux aînés. J’avoue que j’étais une enfant étourdie mais j’étais loin d’être bête, comme le racontait ma mère à tout va.
Mon père assistait à tout ceci sans broncher ; il ne pouvait pas ne pas voir la différence de traitement. Il lui arrivait de temps à autres d’intervenir en demandant à ma mère d’être moins dure envers moi, et rien de plus. Il était surtout mu par la peur.
Je fus très malheureuse jusqu’au jour ou ma belle-mère fit son entrée dans ma vie ; à mes 12 ans. Aussi il faut dire que mon père fréquentait cette femme bien avant de connaître ma mère mais je ne sus à ce moment pour quelle raison il ne l’épousa pas. Je savais son existence à travers les nombreuses disputes de mes parents et les absences répétées de mon père. Ma belle-mère s’appelait mam’Cory. Elle était moins belle que ma mère mais dégageait beaucoup de gentillesse. A son arrivée, ma mère très mécontente nous fit passer le mot d’ordre de lui rendre la vie invivable. Elle subissait les insultes déguisées de mes aînés avec célérité. Quant à moi, je souffrais trop dans ma chair pour avoir assez de force pour m’en prendre à quelqu’un. Cela accentua la haine de ma mère à mon égard, qui assimila cette attitude à de l’indifférence vis-à-vis de sa propre douleur ; car elle souffrait énormément de la présence de mam’Cory dans son foyer, qui marquait la différence par son calme olympien, sa douceur et sa classe. Ma mère était une vraie furie de méchancetés envers les bonnes, les neveux et oncles qui vivaient avec nous, quand elle pourrissait ses deux premiers enfants. Elle passait toute sa journée à verser des insanités dans la cour familiale. Elle avait des propos très orduriers à l’égard de mon père. Alors que mam’Cory apaisait papa, maman passait son temps à lui faire dresser les poils sur le corps. Et toute la cour était unanime pour dire que celle-ci était un rayon de soleil dans l’enfer que nous faisait vivre maman. Si elle était un rayon de soleil pour eux pour moi elle va s’avérer être le soleil dans toute son intégralité.
Un jour, devant les brimades répétées de ma mère, elle qui ne parlait jamais intervint et se dressa du haut de son mètre quatre vingt (ma mère est toute petite), se mit entre ma mère et moi. Si ma mère avait insisté mam’Cory jura qu’elle ne répondrait plus de sa personne : ce fut la première fois que je vis la peur dans les yeux de ma mère. A partir de ce jour mam’Cory obtint de mon père que je reçoive un meilleur traitement de la part de ma propre mère ; je pus manger à table et dormir avec ma soeur.
Les tactiques de ma mère pour me nuire devinrent plus pernicieuses mais je supportai grâce aux propos apaisants de mam’Cory ; je compris pourquoi mon père l’avait aimée si longtemps. Lorsque mes frères avaient droit à un répétiteur et pas moi, mam’Cory me faisait elle-même répéter les cours. Lorsque mon argent était détourné au profit de mes frères, mam’cory en profitait pour exercer ses talents de couturière et styliste sur moi. Avec elle mon monde n’était plus pareil. Du revers de sa main, elle effaçait toutes douleurs. La vie fut ainsi jusqu’à ce que j’obtins mon bac ; je me préparai à quitter mam’Cory pour rentrer en faculté ; mes frères quant à eux avaient intégré leurs universités respectives à l’étranger, des années bien avant. Je ne pus les suivre car ma mère avait réussi à convaincre mon père que ce serait inutile de m’envoyer faire les études à l’étranger et que cela engrangerait des dépenses insurmontables. Il faut ajouter qu’à cette période, mam’Cory menait une grossesse très difficile : sa première après maintes tentatives et au grand dam de ma mère qui passa son temps à la traiter de femme stérile. Alertée par son intuition, elle me demanda ce que je comptais faire pendant l’année scolaire à venir ; je lui répondis que je préférais la faculté d’Abidjan afin qu’elle mena à bien sa grossesse. C’était sa dernière chance d’être mère, lui avait-on dit car elle était proche de la ménopause.
Ma belle-mère accoucha de son premier fils cinq mois après mon entrée à l’université, j’eus peur qu’elle me repoussât comme ma mère. Elle le sentit et me dit : « Lilah, tu es plus qu’une fille pour moi. Tu es à la fois ma sœur, mon amie, ma confidente. La venue de ton frère ne gâchera en rien l’amour que je te porte. L’essentiel aujourd’hui pour toi, c’est de réussir dans la vie car tu ne peux compter sur un homme. Ton père, malgré tout l’amour qu’il me porte, a épousé ta mère car je ne pouvais pas lui donner d’enfants ; mais en faisant cela, il m’a offert mon plus beau cadeau : toi. Tout ce que Dieu fait est vraiment bon ».
Pendant ce temps la haine de ma mère allait toujours en grandissant mais elle ne trouva pas d’occasion de se défouler sur moi jusqu’au jour où j’eus le bonheur qu’on me demanda en mariage. Mon futur mari était un Haoussa chrétien du Nigeria, il possédait une chaîne de magasins sur le boulevard Latrille. Je ne sais pas ce qui dérangeait ma mère, si ce n’est la perspective d’une vie dorée qui semblait s’offrir à moi, mais elle s’opposa fermement à ce mariage et rallia mon père à sa cause. Il faut que je précise que ma mère n’est en rien musulmane, contrairement à ma belle-mère et mon père. Je ne l’ai jamais vue à l’église non plus. La seule fois ou je la vis prier, ce fut à l’annonce de l’arrivée de Mam’cory où elle s’était déguisée en je ne sais quoi et parlait à la fois à Jésus, Mahomet et Moïse, en égrenant un chapelet arraché à une servante. Elle me fit savoir qu’elle ne voulait ni d’un Haoussa et encore moins d’un Haoussa chrétien. Et que les enfants que j’aurai de cet homme ne seront que bâtardise chrétienne. Elle fit venir son féticheur attitré qui fit des tours de magie grotesques à la face de mon père. Ce féticheur assura à mon père que si je m’engageais, la famille serait frappée d’un grand malheur. Je me mariai tout de même en présence de ma belle-mère et mon frère, qui avait trois ans au moment des faits ; mon père me renia purement et simplement.
Le féticheur croupit actuellement à la maison d’arrêt pour escroquerie (il n’avait pas vu venir le diseur de bonne aventure !) ; il a eu raison quand il parla de malheur qui frappa la famille : ma belle-mère a été emportée par un cancer de l’utérus un an après mon union.
Je ne regrette rien de tout ce qui a pu m’arriver. La méchanceté de ma mère à mon égard a développé chez moi le fait d’aimer mes trois enfants à égalité. Je n’ai aucun enfant préféré, ils sont tous très particuliers pour moi. Je suis capable de dire que je les aime du même amour.
Jamais je n’ai autant pleuré la mort d’un être humain sur cette terre que celle de ma belle-mère et mon grand regret est que mes enfants ne puissent pas connaître la femme merveilleuse qu’elle a été. Elle ne m’a pas mise au monde mais ma douleur était sienne ainsi que mon bonheur. Elle est l’artisan de ma réussite. J’ai appris d’elle la bonté.
Elle est morte trop prématurément pour voir à quel point son unique fils et moi sommes liés. Ma sœur à qui on avait assuré une vie meilleure que moi et qui a épousé un Italien athé ne vit pas dans tout ce luxe et bonheur dont mon mari me couve. J’ai, moi la ratée, l’idiote, à charge mon père éhonté par son suivisme aveugle et ma mère encore plus grincheuse que jamais.
Ma mère continue de me vilipender. Elle ne semble aucunement regretter son attitude vis-à-vis de moi mais je ne lui en veux pas et je ne souffre d’aucun manque affectif car j’ai reçu tellement de mam’Cory.
Si une mère est une oasis de bonté, mam’Cory était la bonté elle-même. Mam’cory ton cœur est un bijou et ton corps son écrin que cette légère terre a jalousement couvert.
2 commentaires:
Je ne sais pas s'il s'agit de ta propre histoire, mais elle est vraiment émouvante et très bien écrite !
Très belle histoire, qui m'a vraiment touchée. Très belle plume.
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