jeudi 5 juin 2008

Vaincre l'Histoire

Kigali, Décembre 1999

Voilà, je suis maintenant dans mon pays après plus de quatre années d’absence. Grâce à Dieu, ma maison n’a pas été pillée. Né au pied des mille collines, mes parents morts bien avant le génocide m’ont donné le phénoménal prénom de James Mugirwa, en référence à la pop star James Brown....

Je ne peux prétendre avoir eu une vie aussi fastueuse que celle de mon homonyme, mais qu’est ce qu’on vivait bien au Rwanda avant le génocide ! Pour sûr, les tensions politiques envenimaient nos existences mais qu’est ce qu’on était heureux à Kigali ! J’étais ingénieur agricole au ministère de l’agriculture avant que la guerre me fasse fuir mon magnifique pays, et je m’en sortais plutôt bien.
Après une nuit difficile passée dans ma maison à avoir l’impression d’entendre la lame des machettes dépecer la chair fraîche, j’ai pensé qu’il fallait que je rencontre mon voisin.
Il me fallait exorciser mes vieux démons. Mon voisin, un professeur émérite d’histoire à l’université de Kigali, était aussi un grand ami qui n’hésita pas à m’offrir en pâture aux milices hutues. Mais manque de pot pour lui, je fus sauvé par sa femme Alice-Grâce qui me fit prévenir à temps. Alice-Grâce est aussi une Hutue qui avait passé toute son enfance au Zaïre : elle se disait zaïroise, ceci explique peut être le fait qu’elle m’ait sauvé la vie !? Elle ne se sentait pas concernée par cette guerre fratricide, ou c’était tout simplement une manière pour elle de se détacher de la haine. Oublier qu’on est partie intégrante d’une mauvaise pièce de théâtre dans laquelle on aurait un mauvais rôle, se déterrer de la terre pour échapper à la haine qui dévore l’arbre par la racine, se couper de la sève pour ne pas être infesté, telle est la panacée trouvée par Alice-Grâce pour survivre car on ne pouvait prétendre être plus patriote qu’elle, ce magnifique personnage adorait le Rwanda.
Je m’enfuis d’abord vers l’Ouganda, laissant derrière moi tout ce que j’avais gagné à la sueur de mon front, puis je regagnai Abidjan où vivait une tante.
Je fus tiré de mes pensées par un : « Bonjour voisin ! ». C’était Robert mon voisin. Je marquai un temps d’arrêt, sidéré par cette voix à la fois si familière et antagoniste. Cette voix qui m’avait prédit un jour : « Il y aura des changements au Rwanda, la société sera lessivée de ses impuretés ». À ce moment là, je ne compris pas qu’il s’agissait d’un préambule au génocide. Subitement, je me dis qu’il avait peut être une machette, puis je réalisai que si cela avait été le cas, il y a belle lurette que je ne serais plus en vie : « Faut-il lui serrer la main ou lui faire l’accolade ? » me demandai-je ensuite.
Sans que je ne trouve de réponse, je sentis deux bras vigoureux me prendre et me retourner, puis je sentis une poitrine contre la mienne, une joue contre ma joue. Mon corps était secoué par les sanglots de Robert. Puis avec un grand courage, je le saisis par les épaules et me détachai tout doucement de son étreinte en disant :
- Enfin mon ami Robert, c’est comme cela que l’on accueille son ami que l’on n’a pas vu depuis si longtemps !!! Je le fis asseoir et lui donnai un breuvage. Puis il commença :
- Il s’est passé des choses horribles. J’ai vu l’humanité dans toute son horreur.
- Je sais ami, je vivais avec vous les évènements.
- De là où tu étais, tu n’en mesurais pas assez l’ampleur.
- Ce qu’il faut retenir pour avancer, ce sont les histoires formidables et les actions courageuses dont notre pays a été le théâtre. Il y a eu à côté de ces horreurs, des hommes, des femmes et même des enfants le cœur chargé d’amour qui ont sauvé d’innombrables vies, et ... Prends pour exemple notre quartier, tous les Hutus modérés ou Tutsis ont eu la vie sauve ….
- Grâce à ma femme, coupa t-il fièrement. Elle les a tous fait prévenir par son domestique Gwa-le-muet ; j’ai toujours pensé qu’en plus d’être muet, il était bête. Comment a-t-il pu s’exprimer ? Ça devait être un sacré télé gag, un concentré de grimaces indescriptibles. Imagine Maurice avec ses nasaux qui palpitent et son visage toujours luisant de sueur en train de faire le mime du thème « vous êtes sur une liste noire, fuyez ! ».
Je ne pus m’empêcher de sourire honteusement, rien qu’à l’idée d’imaginer Maurice en train de m’expliquer que ma vie était en danger. Je n’aurais pas pris cet avertissement avec sérieux pour sûr. Pour rassurer mon voisin, je rétorquai :
- Lorsque nous avons reçu des mains de Maurice une liste, avec nos noms, adresses, ethnies et fonctions, estampillée du nom du parti Hutu, Maurice n’a pas eu besoin de nous mimer quoi que ce soit. Et puis tu sais il y a eu les rumeurs de tueries. Nous avons tout de suite compris qu’il fallait quitter Kigali à l’instant même. Ta femme aurait tenté d’alerter les autres quartiers, mais en absence de liste très peu de personnes crurent en ce que Maurice leur mimait.
Il eut quelques secondes de calme où Robert avait l’esprit lointain, il soupira puis il reprit :
- Tu sais le parti hutu nous demandait de dresser des listes avec l’adresse exacte de tous les tutsis et leurs alliés hutus dans chaque quartier de Kigali. La liste était confiée ensuite aux milices armées. Ma femme a subtilisé ma liste et a prévenu toutes les personnes qui y figuraient. Je la bénis aujourd’hui car grâce à elle je n’ai pas été mêlé directement à cette ignominie.
- Où est-elle ? Que devient-elle ? Fis-je avec beaucoup d’intérêt.
- Elle est retournée au Zaïre, elle vit précisément à Kinshasa avec nos deux enfants. Maurice les a suivis. C’est mieux, comme ça ils ne sauront jamais ce qui s’est passé sur cette terre Rwanda.
- Ils le sauront forcément car c’est à jamais gravé dans notre histoire.
Robert soupira, puis il demanda :
- Crois-tu que ma femme leur parlera en bien de moi ?
- Oui ! Tu es leur père. Ta femme a du bon sens et un très grand cœur. Mais pourquoi tu n’essayes pas de les retrouver ?
- Après ce que j’ai fait, je crois que je ne mérite pas cette famille.
- Qu’as-tu fait exactement ?
- Tout ce que j’ai pu dire avant ce génocide me fait honte et a participé à cette abomination. Je tenais des réunions où je dénonçais le complot Tutsi et Belge contre la nation Hutu. Comme remède, je parlais d’exterminer toute la race et empêcher la résurrection de celle-ci au Rwanda en enlevant la citoyenneté Rwandaise à tout Tutsi rescapé.
- Je me rappelle tes nombreuses réunions nocturnes où je n’étais jamais convié. C’était donc de ça qu’il était question !
- Oui ! J’ai fait mieux, j’ai dirigé un groupe de réflexion à l’université qui avait fait des recherches sur la nuisance des tutsis dans notre société Rwandaise.
-Tu étais sous l’impulsion de la folie collective.
- Quelle folie collective ? J’ai ma propre conscience qui devait me faire comprendre que j’allais trop loin : ma grand-mère n’est elle pas tutsie ? Quelle est cette folie qui te fait haïr ton propre sang ?
- Tu aurais été taxé d’Hutu modéré et tu ne serais pas là à me parler, voisin. Et puis tu sais, les Belges nous ont beaucoup opposés, ça devait se terminer comme cela.
- Arrête avec cette théorie, c’est toujours nous race noire que l’on arrive à opposer à la race noire. Finalement nous ne sommes pas en possession de notre propre destin. Il y avait une faille au départ que ces salopards de colons Belges ont su exploiter afin d’asseoir leurs politiques de spoliation : cette capacité qu’ont nos différentes ethnies ou sous-ethnies à se croire supérieures à l’autre ou vouloir se distinguer les unes des autres vaille que vaille. Oui ! Tout a commencé à ce niveau
Bien avant le premier génocide, nos intellectuels n’ont-ils pas essayé de s’unir afin de rétablir la vérité sur notre histoire falsifiée sur laquelle s’appuyaient les Belges pour accentuer nos divisions ? N’a-t-on pas plutôt observé les historiens hutus reprendre cette thèse en leur faveur et les tutsis se réconforter dans leur soi disant supériorité hamitique.
Quand il y eut l’indépendance, pourquoi nos différents gouvernements n’ont-ils pas supprimé les cartes d’identité avec mention de l’Ethnie ? Pourquoi le peuple ne l’a pas exigé ? Qui les en empêchait ? Les Belges ?
Robert marqua un temps d’arrêt ; il semblait réfléchir ; puis il reprit :
- Est-ce que tu connais le syndrome de l’accablé ?
- Non !
- Est-ce que tu sais qu’un milicien Hutu pouvait dépecer plus de cinquante personnes en moins de dix heures sans être drogué ?
- Oui, j’ai entendu parler de quotas journaliers à dépasser afin d’aboutir à une extermination totale en peu de temps.
- Tu sais d’où venait cette grande capacité de destruction ?
- Non !?
- Du syndrome de l’accablé. Le syndrome de l’accablé dans le cas du Rwanda consiste à penser que la situation dans laquelle nous nous trouvons émane totalement des colons avec lesquels les tutsis étaient alliés, puis nous par la suite lorsqu’ils manifestèrent des velléités d’indépendance. Le syndrome de l’accablé lui donne cette force d’exécrer autrui. Il ne peut se sortir de ses problèmes car il se sent accablé par l’intrus mais il recouvre ses forces lorsqu’il s’agit de réprimander son pareil et celui ci prend sur lui en plus de la haine qui lui est destinée, la haine vis-à-vis de l’intrus.
Mais tu sais pour une fois soyons positifs, pour une fois pensons que nous sommes une race forte et que personne ne peut à un moment donné s’inviter dans notre histoire sans que nous l’ayons permis. Si nous pensons que nous avons été les artisans de cette page sombre de notre histoire, nous nous réapproprions notre propre destinée et éviterons de refaire les mêmes erreurs. Chaque Rwandais doit faire son mea culpa et ne pas s’attendre à ce qu’une autre nation le fasse à sa place. A force de tout le temps scander que les autres sont à la base de nos problèmes, nous oublions notre part non négligeable dans ce conflit. Il faut savoir d’où vient l’étincelle : c’est antérieur à l’arrivée des Belges.
Pffff ! J’ai entendu certains parler de frustrations ! De quoi me parles-tu mon frère ? Mais voyons tu es un tutsi, je t’appréciais beaucoup mais ça ne m’a pas empêché de vouloir ta mort insidieusement pendant de longues années. Avant d’être tutsi, n’es-tu pas un homme ? Avant d’être Tutsi, n’es-tu pas Rwandais ? Et cette femme Hutu du quartier des lilas qui a tué ses enfants tutsis ; avant d’être Hutu n’est elle pas mère ?
Sentant que je ne pourrai pas le convaincre avec les effets dévastateurs de la colonisation Belge, je continuai en lui demandant :
- Mais qu’est ce qui t’a fait penser que tu étais dans le faux ?
- Quand j’ai vu la femme d’un de nos politiciens s’enfuir avec une mallette pleine de dollars à l’approche des forces Tutsies pendant qu’elle exhortait les miliciens à persévérer, j’ai eu un déclic. Cette femme qui avait lancé l’ordre d’exterminer les cafards tutsis avait la citoyenneté Suisse et s’enfuyait alors que le Ciel s’assombrissait au dessus de nos têtes.
Il éclata de rire, un rire nerveux et bruyant. Puis il reprit :
- Sais-tu ce que j’ai fait de bien dans cette guerre pourrie ?
- Non ?!
- J’ai demandé aux miliciens Hutus dans leurs fuites de ne pas brûler les maisons des tutsis. Certains comme ma femme ont sauvé des centaines de vies, moi j’ai sauvé des maisons. Voisin, j’ai sauvé des maisons qui ne seront peut être jamais réintégrées par leurs propriétaires. Des ridicules maisons faites de ciment et de bois.
Puis il se remit à pleurer, cette fois je ne pus m’empêcher de verser des larmes puis je me ressaisis et lançai à son endroit :
- Tout ceci est maintenant derrière nous : il nous faut construire notre pays avec comme seule entité, l’identité Rwandaise. Moi je dois retourner en Côte D’Ivoire pour liquider un certain nombre de choses et dès que je serais de retour, je reprendrais mes activités.
- C’est vrai tu es un Ivoirien fini, fit-il avec beaucoup d’humour. Mais ça s’envenime là bas aussi.
- C’est vrai qu’ils ont beaucoup de problèmes à régler mais, je ne pense pas que la situation se dégrade et débouche sur une quelconque guerre. Ils finiront forcément par s’entendre.
- C’est ce que disait beaucoup de Rwandais fit-il évasivement.
- C’est un pays béni de Dieu, comme ils disent. Le simple fait de penser cela les modèrera. C’est bien toi qui parles des pensées positives qui polissent nos actions.
- Je ne pense pas que lorsque tu te trouves sur le continent Africain, tu émanes d’un quelconque pays béni de Dieu, fit-il avec ironie.
C’est sur cette phrase bien pessimiste et contradictoire que Robert me dit au revoir, je le regardai s’éloigner : J’eus pour lui un sentiment de grande pitié puis une succession de questions envahit mon esprit. Comment vivre avec un tel sentiment de culpabilité ? Je me posai la question de savoir comment allaient faire ceux qui ont fait pire que mon voisin ? Je parle uniquement de ceux pour qui l’humanité a maintenant pris le dessus sur la bestialité car tout le monde ne regrette pas. Aurais-je eu la même compassion si Robert avait lui-même tué ? Et si j’avais été Hutu, comment me serais je comporté ?

Je quittai Kigali quelques jours après cette entrevue, je revins deux semaines plus tard pour m’installer définitivement dans ma maison en dessous des fameuses mille collines. A peine arrivé, j’appris qu’un coup d’état venait d’avoir lieu dans mon pays d’accueil la Côte d’Ivoire. Je fus empli d’amertume comme quand vous apprenez la mort d’un être cher, mais pas désespéré, persuadé que le peuple Ivoirien tirera des leçons du Génocide Rwandais. Je pensai à ce moment précis qu’au moins notre drame aura servi à l’Afrique et à l’humanité toute entière, …

Chercher la différence à tout prix

Si nous avions la même couleur de peau
On aurait cherché dans la texture de nos cheveux
Si nous avions la même texture de cheveux
On aurait cherché dans la taille de nos corps

Si nos corps s’élevaient à la même hauteur
On aurait parlé du moule de notre corps
Si nous avions la même envergure
On aurait parlé de la différence de nos orteils

Avec la même forme d’orteils
Le malin aurait cherché dans nos entrailles
La haine se nourrit d’un rien
Offrons à ses viscères amour et tolérance.



La haine imbibe insidieusement nos cœurs avec la facilité qu’a le liquide de s’immiscer dans l’ouate et il s’extrait difficilement non sans laisser des stigmates. Il faut presser, étreindre, tordre, sécher chaque fibre pour en sortir le venin.

1 commentaire:

Ninah a dit…

C'est trop bien!!!

 

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