Vous est il arrivé d’avoir pas mal de malheurs à la suite d’un différend avec une connaissance et un quelconque individu, ou même au détour d’une rencontre ?
Je sais maintenant d’où tout cela émane. Mais avant toute explication laissez-moi m’introduire afin de rendre mon récit plus compréhensible. Il existe dans certaines sociétés des hiérarchisations par castes. Je suis Moulaye issu de la caste des guérisseurs. Je n’ai aucunement pensé une once de seconde que j’aurais à exercer ce métier héréditaire. Attiré par la biologie, je menai mes études dans cette filière mais le manque de débouchés aidant, aucune de mes demandes d’emploi ne pu aboutir. Mon oncle féticheur le célèbre et très nanti Sorygbê me fit appel afin de l’aider (je doutai que ce fut l’unique raison : il voulut m’endoctriner aussi) moyennant rémunération conséquente.
Au départ j’accueillais les patients dans son cabinet : une somptueuse villa perchée dans les hauteurs de Cocody (dont une pièce ne s’ouvrait jamais), puis au fil du temps j’assistai à des séances de guérison. Elles étaient impressionnantes pour le biologiste que j’étais, car aidé de plantes et d’incantations incongrues mon oncle arrivait à guérir des maux dont les symptômes demeuraient sibyllins à la médecine. J’étais à la fois subjugué et dubitatif. Il m’apprit par la même occasion les rudiments de l’utilisation des plantes ; chaque plante constituait une panacée même la plus insignifiante.
En plus de sa fonction de guérisseur, mon oncle avait d’autres cordes à son arc : il se disait investi de la fonction d’exorciseur et de du don divinatoire. Il se disait capable de dévier la trajectoire de l’avenir. On le consultait donc pour décrypter l’avenir et le présent. Je doutais sincèrement qu’il soit efficient dans ce domaine car malgré que j’appartienne à la caste des guérisseurs, je demeurais très cartésien. L’avenir émane du hasard et le hasard ne peut être appréhendé.
Devant mon air incrédule, mon oncle répondit un jour : « Tu me prends pour un charlatan, je le vois à ton air hautain d’intellectuel. Nous les êtres particuliers percevons et maîtrisons tous les éléments. Chaque mouvement de feuille, la direction du vent, chaque clignement des yeux ou rêve est un signe pour nous et sujet à interprétation. Après 22 heures, je reçois des clients bien particuliers et j’aimerais que tu assistes à nos rencontres, tu comprendras beaucoup de choses»
. La réception de ceux-ci se faisait dans une pièce différente de celle ou avaient lieu les consultations diurnes; il s’agit de la fameuse pièce qui ne s’ouvre jamais dans la journée. J’y trouvai un oncle grave, plein de morgue et accoutré d’un simple cache sexe en Léopard – c’était burlesque mais je m’esclaffais intérieurement, respect oblige.
Le premier client était un homme qui avait été aidé dans la vie par une femme qui lui donna six enfants. Celle-ci s’était illustrée par son courage et son sens du sacrifice malgré l’opposition farouche de sa famille, jusqu’au reniement et la malédiction des siens. Parfois les parents se substituent à Dieu ; lorsque l’on ne répond pas à leurs aspirations, ils sont capables de souhaiter le pire des malheurs à leur propre sang. Quel démence ! Cette femme avait mis entre parenthèses ses études de médecine en France dès la première année afin de financer celles de l’homme dont elle espérait être la femme un jour. Grâce au sacrifice de cette femme courage, il allait réussir, devenant l’un des hommes d’affaire le plus riche du continent Africain. Mais en lieu et place d’épouser la mère de ses six enfants, il lui préféra une femme plus instruite, l’abandonnant à son propre sort après quinze ans de vie commune. C’est pendant sa nuit de noce que le quidam apprit que la mère de ses enfants avait mis fin à sa vie en même temps que celle des leurs six enfants. Depuis, la vie de cet homme devint géhenne ; il conserva sa fortune mais portait en lui une sorte d’amertume abyssale qui lui faisait petit à petit perdre goût à la vie. Lui aussi fit des tentatives de suicide qui avortèrent comme si on ne voulut pas abréger ses souffrances. Las, il se tourna vers le mysticisme incarné par mon oncle Sorygbê. Comme remède à son mal l’oncle répondit ceci presqu’en transe (je pensai que c’était pour donner une note d’ésotérisme à la chose):
« Tu portes en toi la malédiction d’une femme blessée et de vos six enfants. Dans chaque main que tu serreras, tu distribueras une partie de cette malédiction. Saupoudre toi les mains avec cette poudre à chaque fois que tu veux répandre le malheur ».
Le deuxième client de mon oncle était une femme de quarante sept ans du nom de Kayla qui avait passé son temps à maltraiter sa mère surtout dans les dernières années de sa vie ; une mère démente que l’on retrouvait parfois toute nue dans les rues de la capitale. La vieille dame était copieusement battue par sa fille et enfermée dans le hangar en bois et le toit en aluminium qui trône dans la cour : en période de canicule, on pouvait sentir l’odeur de sa peau qui cramait comme du méchoui. Elle ne voyait la lumière que par l’entrebâillement de la porte qu’ouvrait la servante pour lui apporter le repas. Elle était de temps à autre effrayée par les bruits des pierres que s’amusaient à lancer ses petits fils contre le toit ou entre les lattes du hangar, toujours en scandant : « sorcière ! Sorcière ! ». Elle y demeura enfermée pendant des mois, puis mourut d’épuisement au milieu de ses excréments. Après son départ, la vie de sa fille Kayla fut une succession de malheurs : elle perdit son emploi, le père de ses enfants la quitta, elle mit au monde un mort né et fut atteinte d’un mal qui la taraudait : elle développait tous les symptômes de la tuberculose sans qu’on puisse la déceler cliniquement.
Mon oncle lui dit en consultant ses cauris et toujours avec cette voix d’outre tombe: « Tu souffres à cause des souffrances volontaires infligées à ta pauvre mère.
D’après ce que je vois, tu comptes aussi un nombre pléthorique d’ennemis ? » Elle acquiesça de la tête sans mot dire. Puis il continua : « mais eux ne peuvent te maudire. A chaque fois que tu te mettras en colère contre eux tu leur transmettras ton mal au fur et à mesure. »
Le troisième cas fut le plus pathétique, il s’agissait d’une fille de 15 ans du nom de Jessica, une née damnée. Elle était accompagnée de sa mère. Elle avait eu le malheur d’être la fille unique et adorée d’un général de l’armée sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Il avait exterminé tout un village à coups de hache et machette. Même les bébés étaient dépecés devant le regard hagard de douleur de leurs mères. Les femmes étaient violées devant enfants et maris. Dans le souci de galvaniser ses troupes, il avait tendance à boire le sang et manger le foie et le cœur de ses ennemis, qu’il extirpait à vif avec ses mains. Mais il adulait tout particulièrement le cerveau des vieillards. C’était un tueur froid, un mangeur de chaire fraîche, un monstre au cœur d’acier, une bête épaisse et brute, un monstre de l’enfer. Le mot pitié ne faisait aucunement partie de son vocabulaire.
Mais qui eut cru qu’un homme pareil puisse aimer quelque être humain que ce soit or il avait aimé une seule femme toute sa vie : l’amour de sa vie. On s’étonne de certaines femmes qui ont une capacité à aller avec les plus grandes crapules ; « quelle éducation a-t-elle pu avoir pour se coltiner le diable ? » se demanderont certains. Puis à regarder de plus près, on s’étonne qu’elles soient comme toutes femmes, elles ont des rêves et émotions. Elles ont deux bras, deux jambes et pleureraient devant la tragédie d’un roman photo. Mais je ne vais pas supputer sur le profil psychologique de cette femme.
Elle donnera naissance à sept garçons qui ne franchiront pas l’âge de 5 ans, terrassés par un mal sans nom. La complainte des enfants atrocement expédiés dans l’au-delà avait-elle été entendue par un quelconque esprit supérieur ?
Puis la femme du commandant mis au monde une fillette : Jessica qui vécut au delà des cinq années. De sa naissance à son âge actuel, elle était prise de convulsions douloureuses pendant lesquelles, elle reproduisait les cris d’agonie tantôt des enfants égorgés, tantôt des femmes des centaines de fois visitées dans leur intimité, et par des soldats, et par des objets.
Elle avait réussi à rentrer dans la vie mais elle portait en elle toute la douleur des victimes de son affreux père. Mais ne pensez pas que le regret fut son état d’âme. Il avait fait ce qu’il avait à faire, selon lui. Il supportait stoïque l’insoutenable.
Jessica et sa mère vinrent à mon oncle afin de trouver un palliatif à ses atrocités.
Oncle sorygbê intervint donc par ces propos : « Ton père prenait le pouvoir des femmes en les violant. C’est comme cela qu’il a pris cette malédiction mais il ne l’a pas gardée longtemps car il l’a donnée à ta mère qui faisait pareil avec chacun de ses enfants : ils n’y ont pas survécu. Seule toi as été assez forte. Chaque fois que tu iras avec un homme, introduit ceci en toi » il lui tendit une mixture noirâtre. « Tu leur transmettras une part de ton sale héritage jusqu’à néant. »
La séance prit fin avec cette jeune fille et sa mère. Je fus outré par cette dernière consultation. Jessica était trop jeune pour une telle posologie. C’était pour moi un encouragement à la débauche. Mais en même temps, je brûlais tout de même de curiosité de savoir quelle puisse être l’efficacité de remèdes aussi farfelus. (Mon esprit cartésien domine toujours). Je ne mis pas long feu à attendre.
Le premier client a eu l’inadvertance de laisser sa poudre de malédiction à portée de son fils de deux ans qui avala la totalité du sac. Il mourut et son père fut délivré. Mais à quel prix ?
La cliente numéro deux : Kayla, celle qui avait battu sa mère qui mourut comme une clocharde. Cette cliente qui devait répandre sa malédiction sur des personnes qui titillaient son ire, figurez vous qu’elle le répandit sur ses deux enfants ; ces enfants qui, rappelez-vous, raillaient leur grand-mère démente. En acceptant le remède, elle avait occulté le fait que ses enfants mal éduqués passaient leurs temps à lui tenir tête et à lui voler argent et effets pour les brader. Elle était tous les matins en colère contre eux, en plus de quelques ennemis à qui elle cherchait noise sciemment. Voici comment elle fut complètement allégée de son fardeau de damnation. Elle recouvra sa santé, son travail et son mari, mais ses deux enfants se retrouvèrent en prison après avoir assassiné accidentellement une vieille dame nantie pour la délester de ses biens. Malgré le fait qu’ils soient mineurs, ils furent enfermés avec les adultes violeurs, tueurs, voleurs, qu’ils servirent dans tous les sens du terme.
La cliente numéro trois, la fillette de quinze ans, prit six mois pour extirper le mal qui la hantait. Mais vous ne devinerez jamais comment ? Son père était un sadique dans tous les sens du terme. L’amour immense que lui portait son sanguinaire de père était aussi charnel. Ce fut donc son père qui récupéra tous les maux créés par lui-même ; il sombra dans la folie. Et Jessica revivait.
Mon esprit cartésien en prit un coup. J’eus par la suite la chance de trouver du travail dans mon domaine au grand regret de mon oncle. Depuis, je suis devenu très craintif. J’ai une nouvelle ligne de conduite : je ne réponds plus aux insultes, j’évite de serrer les mains et d’aller avec les femmes dont je ne connais pas l’histoire. Il circule sur cette terre des millions de damnés qui doivent répandre leurs maudites semences et je ne veux pas être leur réceptacle.
Ils transportent des sacs de malédiction
Le dos voûté par la damnation
Ils portent leurs fardeaux de calamités
Grain par grain le mal sera disséminé
La vilenie doit être distillée
A tous coins et recoins de la terre
Ne sera épargnée aucune aire
La calamité sera ensemencée
Insultes, critiques, médisances
Face aux armes des damnés
Aiguisez calme et tempérance
Laissez raisonner l’écho
jeudi 31 juillet 2008
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