Mon nom n’a pas d’importance. En attendant un ami sur la terrasse du café de Bamako, j’ai assisté à une scène inédite. Une scène tellement amusante, mais croyez moi cette histoire est réelle. Elle vient confirmer l’opinion que je me faisais des femmes dans leur majorité. Opinion selon laquelle les femmes sont des êtres mesquins, vaniteux et de mauvaise langue.
Faisons un peu dans le romantisme ; commençons donc par cette phrase : une journée très ensoleillée surplombait Bamako ; journée habituelle où l’on voit les margouillats dits « têtes rouges » bronzer au soleil. Mais à Bamako, ce n’est pas exceptionnel ; bref. Cette magnifique journée a permis la rencontre de deux amies de lycée : Natou et Ba Marie-Thérèse dite Mathé ; assisses à la table concomitante à la mienne où leur conversation n’a pu échapper à mon oreille indiscrète.
- Natou, comme je suis heureuse de te revoir.
- Il y a si longtemps Mathé, cela fait dix ans que l’on ne s’était pas vues, n’est ce pas ?
- C’est bien cela, je dirais même que notre dernière rencontre remonte à plus de dix ans, fit Natou.
- Rendons grâce à Dieu d’avoir à ce jour l’opportunité de nous rencontrer. Qu’est ce que tu deviens ? demanda Ba Mathé.
- Je me suis fiancée cet été et je travaille dans une agence immobilière en tant que comptable. Je n’ai pas encore d’enfants, mais ça ne saurait tarder. Et toi ?
- Oh moi, j’ai eu plus de chance que toi ; je travaille dans un organisme international en tant qu’informaticienne, répondit Mathé avec une fierté non voilée.
-Félicitations, effectivement c’est une chance inouïe. Qu’en est il de ta vie sentimentale ?
- Oh ! J’ai tellement de demandes en mariage que je préfère prendre tout mon temps pour m’engager.
- En parlant de mariage, sais-tu que Sophie s’est récemment mariée ; j’étais sa dame de compagnie.
- Ah bon, cette vilaine fille s’est mariée aussi ? Décidemment, tout est possible dans la vie !!!
- Pourquoi dis-tu cela ?
- De toi à moi, elle est moche. En plus elle puait le caniveau. Quel homme a daigné épouser cette monstruosité ? Qu’avait il dans les yeux ou dans le nez ? Ça doit être un gars aussi paumé qu’elle car il faut reconnaître qu’elle ne valait rien au Lycée. En plus, elle était toujours en guenilles, fardée comme Cosette. Vraiment c’était un cas social cette fille. J’espère qu’ils n’ont pas l’intention d’agrandir le cercle des laids en nous faisant des enfants ; il y a assez d’horreurs dans ce monde.
- Tu es dure !
- Je ne l’aimais pas, elle était hideuse.
- La laideur est une raison suffisante pour haïr quelqu’un, selon toi ?
- Sincèrement, oui !
- Et pourquoi ?
- Une personne laide est très désagréable à regarder. Ça met de mauvaise humeur. Lorsque tu te réveilles le matin et que tu te trouves nez à nez avec une personne qui ressemble à un orang-outan. Vraiment, on devrait les mettre sur une autre planète afin d’être épargné de leur laideur. Quand on était plus jeune, je me disais que ses parents étaient bien malheureux d’avoir un enfant aussi vilain. Alors, que fait elle de bon dans la vie ?
- Contrairement à tes suppositions, son mari est un expert-comptable émérite. Elle-même est aujourd’hui médecin.
- Ah bon ? Le monde tourne à l’envers. Une vaurienne comme cela est devenue médecin ; j’espère qu’elle ne va pas oublier un scalpel dans le ventre d’un patient là-bas. Elle avait tout les défauts cette fille, la laideur, l’inintelligence,....
- Ecoute, Sophie est une très gentille fille.
- Elle n’a pas trop le choix, il ne manquerait plus qu’elle soit méchante.
- Ecoute, changeons de sujet, car il ne me plaît pas de parler des absents de cette manière. Pourquoi es tu réticente à te marier ?
- Tu sais le mariage est un engagement à vie. Etre pressée, relève d’un manque de confiance en soi. Les filles de notre génération se pressent trop pour se marier, d’où de nombreux divorces. Moi j’observe pour le moment, car j’ai beaucoup de prétendants au mariage. Tu sais, je préfère rester intacte, donc cela me donne de la valeur. Maman me dit que je fais la fine bouche parce que je suis belle.
- Tu es sûre de ce que tu dis ?
- Quelle question ? Quel que soit le milieu et le lieu où je me trouve, les hommes ne cessent de me dévisager, je sens en eux le désir, mais je les ignore car ils ne sont pas à ma hauteur pour la plupart.
- Es-tu sûre ?
- Regarde en face de nous de l’autre côté de la rue, il y a un homme qui n’arrête pas de me dévisager depuis plus de quinze minutes, il m’a suivie ici depuis le centre ville.
- Je l’ai remarqué aussi, il faut avouer qu’il ne fait rien pour être discret.
- Il est intéressé par moi.
- Tu es sûre ?
- Regarde, il se rapproche avec un grand sourire béat, je connais la chanson ; il va me dire qu’il me connaît quelque part, ensuite il va me proposer un verre et hic et nunc.
Un homme d’une trentaine d’années se dirigea vers les femmes, puis s’adressa à Mathé en ces termes.
- Excusez-moi mademoiselle, puis je vous parler s’il vous plait ?
- Que t’avais-je dit ? fit Mathé à l’encontre de Natou, puis elle se tournât vers le jeune homme avec beaucoup de théâtralité en disant : « Je vous écoute ».
- En aparté si possible, fit le jeune homme.
- Vous pouvez parler en la présence de ma copine ; on ne se cache rien, fit Ba Mathé avec une fierté indicible.
- Hum, c’est un peu délicat ce que j’ai à vous dire.
- Oh, vous savez, je suis habituée, je vous écoute.
- En fait je me présente. Je suis Monsieur Lassina Konaté, chercheur archéologue et documentariste scénariste, vous n’êtes pas sans savoir que tout récemment des ossements d’une australopithèque datant de plus de deux millions d’années avant Jésus-Christ ont été découverts dans les ruines de Tombouctou. Nous l’avons dénommé « magnifique Bintou » en référence à ma grand-mère. Nous voulons faire une adaptation cinématographique de la vie supposée de « magnifique Bintou ».
- C’est bien, j’en suis heureuse pour vous, mais en quoi cela me concerne t-il ?
- Il s’avère que vous êtes la personne idéale pour camper le personnage de « magnifique Bintou ».
- Je n’en doute pas, si elle est magnifique comme vous le dites !
- Oui elle est magnifique, vous devriez la voir. Vos dents espacées s’apparentent à celles de la dentition reconstituée de « magnifique Bintou » ; il en va de même de votre visage émacié. Que puis-je dire de vos jambes de footballeur, sinon que c’est la réplique exacte de celles de « magnifique Bintou ». On a supposé qu’elle était musclée comme un homme car elle devait marcher des kilomètres pour chercher de la nourriture quand Tombouctou était encore verdoyante. Les poils qui.......
Contre toute attente, il reçut une gifle retentissante jusqu’à Tombouctou de la part de Ba Mathé, puis celle-ci prit son sac et s’éloigna sans mot dire et toute honte bue.
- Je ne comprends pas votre amie ; elle n’est pas consciente qu’elle a un physique particulier ou quoi ? fit Lassina Konaté à l’encontre de Natou.
- Apparemment non. Tout de même je trouve que vous avez un sacré toupet d’assimiler quelqu’un à un homme des cavernes. Vous y êtes allé un peu fort !
- C’est dommage car elle aurait pu faire gagner beaucoup d’argent à la production en figurant dans ce documentaire. Elle ressemble énormément à « magnifique Bintou ». Si nous prenons un acteur, nous aurons recours à des tonnes de maquillage. Madame en tout âme et conscience, vous êtes sûre qu’elle n’est pas au fait de son physique ?
- Je n’en sais rien, je la connais depuis fort longtemps ; elle a toujours eu beaucoup d’assurance au point de dénigrer les autres.
- Ecoutez, serait-il possible pour vous de la convaincre Madame ?
- En plus vous insistez !
- Ecoutez, je vous laisse mes coordonnées afin que vous puissiez me contacter au cas où elle changerait d’avis.
- Elle ne changera pas d’avis, croyez moi. Elle a une très haute estime d’elle-même.
- Même si elle refuse de camper le rôle de « Magnifique Bintou », elle pourrait faire don de son corps au musée de Tombouctou. C’est une parfaite pièce de musée.
- Vous faites dans le macabre là ?
- Non dans le réel. Aidez-moi madame, aidez l’histoire.
Je ne pus suivre la suite de la conversation car c’est sur ces mots que mon ami vint enfin me rejoindre au café. Je retiens aussi de cette scène que c’est toujours ceux qui ont beaucoup de défauts qui dénigrent le plus. C’est toujours ceux qui ont une grosse poubelle à cacher qui préfèrent exhiber celle des autres. Mais, il faut l’avouer, ce comportement est afférent aux hommes aussi.
Je ne pourrais cependant terminer mon récit sans l’illustrer par ces poèmes intitulés : le péché d’être laid et Sogolon, mère de Soundjata.
Le péché d’être laid
On dit de moi
Que je l’ouvre trop
Que je devrais me taire
Etant donné que je ne suis pas beau.
On dit de moi
Que je devrais me cacher
Car ma taille, ma corpulence sont une honte
Vu que je suis petit et trapu
On rit de moi
Dans toute la société
Car la couleur de ma peau
Ne se marie pas avec les standards
Souffrez que je sois tel quel
Croyants, vous qui aimez Dieu, le messie
M’aimeriez vous moins
S’il revêtait Mon apparence.
Sogolon, mère de Soundjata : la laideur faite gloire
Quand dans le royaume entra Sogolon
S’arrêtèrent, les coups de pilons
Pour admirer cette grande disgrâce
Dans ce pays, elle n’avait pas sa place
Auprès du roi point de piédestal.
Pour être reine, elle a été élue
De laideur, elle était couverte.
Le royaume courait à sa perte
Or, son ventre était salvateur.
Dubitatif était le roi, Se demandant
Si les mages avaient bien lu les signes du destin
Mais de Sogolon naquit la grandeur
De son excroissance l’hégémonie d’un empire
Qui s’étendait jusqu’aux portes du Dahomey.
Consacrant le fabuleux destin d’un fils
A tout jamais inscrit dans l’éternité
jeudi 5 juin 2008
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1 commentaire:
L'image de nous que nous réflète le miroir n'est pas forcément celui que les autres ont à notre encontre.
Très beau texte qui nous emmène à réfléchir.
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